mardi 18 août 2009

Le glaçon dans le verre de raki - Nouvelles au carré 1

Murat Ali savourait son quatrième verre de raki lorsqu’ Özdemir Erdoğan attaqua “nous sommes à l’aube du soir dont on ne peut revenir” de sa voix croustillante et onctueuse. Il tenta accompagner la chanson. Sa voix sèche et rude fit sourire la jeune française de la table d’en face. Il éloigna son verre de ses lèvres qui s’y tendaient déjà tels les becs de petits oiseaux dans un nid et le leva vers la jeune fille. Il inclina doucement sa tête avec un sourire coquin et posa la main droite sur la poitrine. Il était venu dans ce restaurant du quartier turc avec deux amis qui étaient partis après avoir bu deux verres. Murat Ali avait voulu retarder le retour à la maison et aussi prolonger cette soirée d’ivresse. Et puis rentrer pour quoi faire? Retrouver la même femme comme tous les soirs depuis vingt trois ans ! Il avait bien eu quelques aventures pendant tout ce temps, mais ni Ayşenur, ni les autres ne savaient sourire comme cette jeune française. “Eh ben !” se dit il, “Tu aurais du me voir il y a vingt ans ma poulette !”. Cependant Murat Ali d’il y a vingt ans n’était pas franchement très différent ; il était même quasiment pareil qu’aujourd’hui mis à part quelques cheveux blancs et quelques rides en plus. Il avait le même regard dur, le même français approximatif, la même odeur de transpiration. Cela dit, cette jeune française d’une vingtaine d’années lui faisait sentir qu’il avait laissé certaines choses dans le passé et le raki qui avait déjà commencé à l’engourdir transformait ces pensées en mélodies et entraînait Murat Ali vers une nostalgie profonde qu’il était incapable de nommer.

C’était pour la première fois que Marie venait dans ce restaurant. Elle avait rencontré Tahsin, élève ingénieur, à la bibliothèque et ils avaient commencé à sortir, ils avaient ensuite décidé d’habiter ensemble. Elle avait finalement convaincu Tahsin à venir dîner dans le quartier turc. Elle avait beaucoup aimé l’atmosphère, la musique et même ce vieil homme ivre. Il accompagnait la musique de temps en temps, il parlait tout seul, il levait parfois son verre vers Marie. Elle pensa que cet homme pouvait être arabe, puisqu’il pouvait accompagner cette chanson. Elle abandonna l’idée de demander à Tahsin, la chanson pouvait être en turc et il pouvait se sentir offensé. Ça, elle n’arrivait pas à comprendre.

En fredonnant “il est trop tard” Murat Ali leva son verre encore une fois à l’attention de la fille. Elle le salua aussi avec son verre de vin en souriant. Son copain se retourna et lança un regard à Murat Ali. Son regard n’était ni doux ni dur mais juste ferme, décidé. Elle tendit sa main et caressa sa joue, lui, se retourna vers elle, elle se pencha vers lui et l’embrassa. Le jeune homme prit sa main et l’amena doucement vers ses lèvres.

Murat Ali prit encore une gorgée de son raki, en murmurant avec le chanteur “c’est le dernier épisode, ô ma vie!”. Il était de nouveau tout seul. Lorsque la jeune fille avait tendu sa main vers la joue de son amoureux, il avait remarqué son bras. La fermeté et la jeunesse de ce bras l’avaient entraîné dans un drôle de sentiment. Il était parti loin dans le passé ; à cette soirée où Aysenur avait préparé le café comme l’exigeait la coutume quand ils étaient allés chez elle avec sa famille pour demander sa main. Murat Ali avait remarqué la beauté de ses bras quand elle servait du café. Soudain, il revécut les dernières 23 années en accéléré; il revit comment les bras de sa femme avaient flétri progressivement, il la revit travailler sans répit pour rendre à lui et à leur trois enfants la vie agréable. Un sentiment doux et chaleureux qu’il ne connaissait pas vint s’installer dans son cœur. Il fut pris de l’envie irrésistible de retrouver Aysenur. Au dernier refrain de “il est trop tard”, il se leva sans finir son verre, il paya l’addition, se dirigea vers la porte. Un des glaçons dans le verre de raki se fendit par un craquement léger.

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