Sait Faik(*) l’amena vers un quartier appelé Karaköy, dans son histoire. D’après la description du lieu, elle saisissait qu’il s’agissait bien du bord de la mer, pourtant elle n’arrivait à le placer sur aucune des photos d’Istanbul vues ici et là. Cependant le lieu devenait tellement vivant dans son imaginaire que ça lui procurait le sentiment qu’elle pourrait apercevoir les mouettes si elle regardait par la fenêtre. Elle ne regarda pas par la fenêtre, de peur que la réalité détruise tout ce monde construit dans son imagination. Après le dernier point de l’histoire, elle traîna encore un peu dans e monde de rêve.
Une brusque secousse fit éclater les bulles du monde imaginaire. Elle contempla un instant le paysage normand qui défilait dehors. Elle pensa au weekend. La fête d’anniversaire de son père s’était bien passée, le voir si heureux avait réveillé en elle le sentiment maternel déjà en germe dans les profondeurs de ses sens et qui se tenait prêt à s’éclore le moment venu. Cependant elle était très contente de rentrer à Paris.
Lorsque le contrôleur demanda son billet, elle montra également sa carte de réduction. Puis elle regarda sa photo sur la carte, en y voyant son nom, un souvenir doux lui vint à l’esprit, elle eut un léger frémissement et sourit.
A leur première rencontre, au moment où elle s’était présentée, Tahsin s’était interdit un court instant et s’était présenté à son tour, à la suite d’une crise de rire difficilement retenue. Et ce fut le tour de Marie de réprimer la crise de rire. La rencontre du couple « Le Bock - Berk » fut comme les retrouvailles de deux morceaux d’un ensemble. Ils en avaient souvent rigolé plus tard. Cette histoire avait fait rire elle et sa mère aussi, hier quand elles préparaient la fête de son père. Mais lorsqu’elle mentionna la pizzeria où ils étaient allés à leur deuxième rendez-vous, la question de sa mère “Est-ce qu’il prend la Margarita? C’est la seule sans porc n’est-ce pas?” avait tout d’un coup brisé l’atmosphère.
A présent que le train la conduisait vers Tahsin, un sourire incontrôlable s’installait sur ses lèvres et les histoires de Sait Faik, livre offert par son amoureux, produisaient en elle des frissons en profondeur telles des secousses avant-gardistes de leurs retrouvailles toute proche.
Paris, le 26/04/2009
* Sait Faik ABASIYANIK : Écrivain turc (Adapazarı 1906-Istanbul 1954), auteur de nouvelles réalistes (l'Homme inutile, 1948).
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