mardi 18 août 2009

Les bras d'Ayshénour - Nouvelles au carré 3

Elle ne pouvait pas empêcher son esprit de divaguer pendant qu’elle faisait sa prière en récitant de façon mécanique et à voix basse les mots arabes qu’elle ne comprenait pas. Elle pensait à son fils dont elle observait avec impuissance la dérive vers un conservatisme sombre entouré de ses amis barbus, tandis qu’autrefois elle avait peur qu’il oublie sa religion dans ce pays. Le garçon était plutôt silencieux à la maison mais quand il s’agissait de faire la morale à sa soeur il se transformait en un lion. Pas plus tard qu’hier soir il avait engueulé la pauvre fille qui rentrait vêtue de son t-shirt sans manche. Bizarrement cette pensée la projeta dans le passé, très exactement à 23 ans auparavant. C’était le jour où la famille de Murat Ali était venue chez eux pour demander sa main, elle avait remarqué le jeune homme admirer discrètement ses bras nus. Ce souvenir la fit sourire. Elle se concentra de nouveau à sa prière. Pourtant cette série de mots incompréhensibles ne parvenait pas à atteindre sa conscience et à fixer son attention. Elle réussit enfin à finir la prière de ce vendredi. Ça devenait de plus en plus difficile, peut-être parce qu’elle ne faisait que celle du midi de vendredi, mais elle était décidée de ne pas laisser tomber ce minimum de prière.

Elle plia sa carpette et la rangea avec son chapelet. Elle fit chauffer de l’eau dans la bouilloire, infusa le thé dans la théière qu’elle plaça sur la bouilloire au-dessus du feu doux.

Elle alla chercher le gâteau au chocolat et aux amendes qu’elle avait laissé refroidir sur le balcon. Le gâteau avait bien gonflé, elle sourit avec satisfaction. Elle avait pris l’habitude de finir ses activités culinaires dans la matinée, elle avait hérité ça de sa mère qui faisait pareil au village.

Elle plaça le bocal du sucre en poudre, le bol de citron contenant quatre petites tranches de citron et deux verres de thé sur le plateau en mélamine aux motifs d’orange. Elle était prête.
Elle alla à la fenêtre. Elle se mit à regarder dehors, les bras croisés sur sa poitrine. Le contact de ses bras lui rappela le soir précédent. Murat Ali était rentré un peu tard, il avait bu aussi un peu. Il était étrange. Elle sourit. Elle eut un petit frisson délicieux.

La sonnette de la porte la fit sursauter. Madame Sofia était arrivée pile à l’heure comme d’habitude. Elle venait chaque vendredi après-midi pour prendre le thé. Ayşenur aimait sa façon de l’appeler “Achenouur”, en avalant le son “y” et prolongeant le “ou”. Madame Sofia, sa voisine de 15 ans, était d’origine polonaise.

Cette « gavour » ne plaisait pas aux autres familles de l’immeuble. Sa façon d’agir avec liberté éveillait de la jalousie chez les femmes et de la colère chez les hommes. Au début, Aysenur aussi avait une attitude distante et froide envers cette femme. Mais un accident les rapprocha et elles furent de vraies amies depuis ce jour-là. Sa fille avait cinq ans, en jouant dans la maison avec les enfants voisins, elle était tombée du fauteuil sur la table basse et elle s’était ouverte le front un centimètre au-dessus de son œil. Ayant entendu les cris Madame Sofia était apparue dans l’appartement. Aussitôt elle avait pris la petite dans ses bras et l’avait amenée avec Ayşenur aux urgences en taxi tandis que tous les autres ne faisaient que crier dans la panique. Depuis ce jour-là, Ayşenur recevait Madame Sofia chez elle chaque vendredi et partageait avec elle tous ses soucis, ses chagrins, ses peurs, ses joies et même les détails de sa vie sexuelle dans son français très approximatif.

Alors qu’elle revenait de la cuisine avec la seconde tournée de thé, Madame Sofia la dévisagea :
- Dis donc, Aşenuuur, t’es bien gaie aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Il y a rien ! répondit-elle en ricanant.
- Mon œil ! Vas-y, raconte ! « Anlatsana kiz » ! rajouta-t-elle en turc.

Le sourire d’Ayşenur s’étendit sur tout son visage. Elle prit une gorgée de son thé, elle se mit à raconter la soirée de la veille. Elle lui dit que Murat Ali était rentré plus tard que d’habitude, légèrement éméché, que juste au moment où elle allait se mettre à faire la gueule, elle fut surprise de voir cette expression de douceur dans le regard de son mari, que celui-ci ragaillardi par l’absence des enfants déjà endormis s’était rapproché d’elle et s’était mis à caresser ses bras, à les sentir et à les embrasser. Tout en racontant les moindres détails de la veille elle sentit déborder de ses yeux, l’émotion forte qui la remplissait. C’était la première fois depuis des années que son mari lui montrait de la tendresse. Une perle de larme tomba dans son verre alors qu’elle le portait vers sa bouche. Les deux femmes éclatèrent d’un rire plein de joie.

Paris, 06/06/2009
(traduit du turc par Merve OZDEMIRKIRAN)

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