dimanche 8 février 2009

La Brue

En m’installant sur le 2A, à gauche de l’appareil, sûr de voyager seul sur la rangée de deux, j’avais jeté mon sac et ma veste sur le 2B. Lorsque je me suis baissé sur mon sac pour sortir mon livre, j’ai senti sa présence au dessus de moi. Elle était là, craintive, l’index de sa main droite hésitant à pointer le 2B et se tortillant dans un mouvement perpétuel saccadé, tandis que sa main gauche me tendait le coupon de son billet tout en marmonnant des mots inintelligibles.



Je possède une cruauté que j’ai du mal à m’avouer, vis-à-vis de comportements régis par la peur primitive. J’ai du jeter un de mes regards aigus, tout en rangeant mon sac avec des mouvements énervés, elle s'est mise à jeter des regards furtifs autour d’elle avec l’espoir de trouver une autre place où elle ne me dérangerait pas. Résignée, elle s’est installée sur son siège libéré.



Me voyant attacher la ceinture de sécurité, elle a voulu faire de même, et n’arrivant à trouver la boucle gauche de celle-ci, elle s’est mise à regarder autour de sa taille avec agitation, tout en m’observant du coin de l’oeil afin de comprendre comment j’y étais arrivé. J’ai dit « En dessous ! », elle s’est penchée sous son siège. J’ai corrigé « T’es assise dessus ! ». Elle a soulevé sa hanche et retiré la boucle gauche de sa ceinture. Elle s’est mise à chercher comment faire, lorsque la chef de cabine expérimentée, l’attacha par un « click » net, en passant, donna une tape amicale sur son épaule avec un sourire et reprit sa marche rapide vers la queue de l’appareil.



Comme elle semblait avoir oubliée ma présence pendant qu’elle s’affairait sur sa ceinture, j’ai pu l’observer du coin de l’œil. Elle semblait très jeune. Son masque de provinciale, seul visible au premier coup d’oeil rapide et superficiel, s’est mis à fondre comme une bougie sous mon regard retrouvant sa chaleur, et les lignes personnelles de son visage se son révélées. Elle était assez jolie, ses sourcils épais n’avaient pas perdus leur naturel, ses yeux marrons foncés jetaient des regards craintifs mais dépourvus de malices et remplis d’une curiosité naissante. Une légère bosse qui dessinait un arc sur son nez procurait un sentiment de familiarité et d’affection.



L’avion a démarré. Lorsque nous avons été pressés par l’accélération contre le dossier des sièges, ses mains se sont soulevées à la recherche d’un support. Sa peur était tellement dense que je me suis senti obligé de la rassurer en attrapant sa main. Avec un élan instinctif elle a agrippé de ses deux mains la mienne. « N’aie crainte ! » lui ai-je dit, « tout va bien ! ». Elle m’a regardé horrifiée et larmoyante, son regard me priait de ne pas la lâcher. Elle s’est calmée petit à petit, elle m’a relâché, elle s’est ressaisie. « J’ai été surprise ! Excuse-moi, grand frère ! » a-t-elle dit. Elle s’exprimait dans un accent d’Anatolie centrale. J’ai répondu « Ce n’est pas grave. » Je n’ai pas été surpris d’apprendre que c’était la première fois qu’elle prenait l’avion.



Elle venait de se marier et elle allait rejoindre son mari parisien. J’étais sur que qon âge avait été augmenté par décision de justice. Elle devait avoir 16 ans. Ils l’ont mariée au grand frère du maire de son village. D’après mes calculs, il devait avoir au moins 45 ans. La famille de la jeune a touché une jolie somme d’argent comme dot.



Durant le reste du voyage j’ai lu mon livre ou j’ai fait semblant de dormir pour éviter de parler davantage. Ce que j’aurais pu dire ne servirais à rien d’autre que de la troubler et la placer sous un poids psychologique qu’elle ne pourrait pas supporter.



Lorsque je l’ai vue la dernière fois en sortant de l’aéroport elle était entourée de sa nouvelle famille. Les années n’ont pas pu effacer de ma mémoire le regard qu’elle m’a jeté quand je passais à côté d’elle ; un regard d’animal sauvage qui a compris qu’il ne pourra plus se libérer du piège dans lequel il était tombé.

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