“L’entropie de l’univers augmente perpétuellement !” C’est une des principes de la thermodynamique. L’énergie du désordre. Il leva sa tête de son livre et regarda la chambre. “L’entropie de la chambre a considérablement augmenté”, se dit-il. Des pulls, des chemises jetés par-ci, par-là ; des chaussettes, des chaussures répandues sur le sol. Le bureau également était riche en entropie : à part des livres, des cahiers, des papiers, il y avait là, des cendriers débordés de mégots, des tasses pleines de café refroidi. Son regard se fixa sur de minuscules particules de poussière et des petits nuages de fumée de cigarette qui flottaient dans la colonne épaisse de lumière pénétrant par la fenêtre. “Merde ! La chambre s’est transformée en univers !” pensa-t-il. D’habitude il aimait bien l’ordre, mais il avait tout laissé tomber pendant la période d’examens et s’était mis à travailler jour et nuit.
- T’as fini ? demanda Kris.
- Je fais une pose.
- T’as compris ? Ça sonnait plus comme un aveu d’échec qu’une question.
- Oui ! Et je vais t’expliquer maintenant par la pratique. Ouvre la fenêtre, nettoie les cendriers, apporte les tasses à la cuisine ! Moi, je range la chambre. Ainsi, on va faire baisser l’énergie de désordre de la maison !
Kris s’étira, bâilla, se leva et se mit à la tache. Tahsin quitta la table en même temps que son colocataire.
En ramassant les affaires éparpillées, il pensa à Marie. Il irait la chercher à la gare dans quatre heures. Elle avait passé le week-end chez ses parents, elle était partie pour fêter l’anniversaire de son père. Ils s’étaient rencontrés il y a trois mois et ils avaient beaucoup ri en apprenant leurs noms respectifs. Il ne savait pas s’il était amoureux, mais Marie lui plaisait beaucoup. Il pensait que c’était parce qu’elle n’était pas comme des filles turques. Mais voilà, cela n’arrivait pas à lui faire oublier Sema, son ex-copine.
- Vous pouvez rester ici avec Marie ce soir, je vais aller dormir chez ma mère.
La voix de Kris le retira de ses rêves.
- L’entropie de la cuisine et du bureau sont OK! Je sors tout à l’heure, ajouta Kris.
Il avait fait la connaissance de son colocataire les premiers jours de l’école. Kristof cherchait quelqu’un pour partager l’appartement qu’il avait trouvé. Au moment où Tahsin lisait l’annonce accrochée à la cafétéria il entendit dans son dos “Si ça t’intéresse, j’enlève l’annonce”. Ils décidèrent juste à ce moment-là, d’habiter ensemble. Lorsque Tahsin lui demanda pourquoi il écrivait son prénom ainsi, Kris répondit d’abord “ les miens n’avaient pas assez d’argent pour acheter plus de lettres” et il poussa un rire aux éclats, avant de rajouter qu’il était d’origine polonaise.
- Nous allons écouter un groupe de musique turque avec Marie ce soir. Je dormirai chez elle.
- Wow! Pas de dodo ce soir pour les voisins de Marie! Puisque Monsieur a décidé de réconcilier avec sa culture, on va se mettre un air du pays !
Et il se connecta sur Youtube, téléchargea le “Disco Boy” de Shantel et mit le son à fond. Tahsin prit sa guitare pour accompagner le morceau, Kris avait déjà placé le bec de son saxophone entre ses lèvres.
Ils n’arrivaient pas à suivre vraiment la musique mais quand-même c’était la meilleure façon de disperser l’entropie !
nouvelles, poèmes, essais, idées... öyküler, şiirler, denemeler, fikirler...
mardi 18 août 2009
Les bras d'Ayshénour - Nouvelles au carré 3
Elle ne pouvait pas empêcher son esprit de divaguer pendant qu’elle faisait sa prière en récitant de façon mécanique et à voix basse les mots arabes qu’elle ne comprenait pas. Elle pensait à son fils dont elle observait avec impuissance la dérive vers un conservatisme sombre entouré de ses amis barbus, tandis qu’autrefois elle avait peur qu’il oublie sa religion dans ce pays. Le garçon était plutôt silencieux à la maison mais quand il s’agissait de faire la morale à sa soeur il se transformait en un lion. Pas plus tard qu’hier soir il avait engueulé la pauvre fille qui rentrait vêtue de son t-shirt sans manche. Bizarrement cette pensée la projeta dans le passé, très exactement à 23 ans auparavant. C’était le jour où la famille de Murat Ali était venue chez eux pour demander sa main, elle avait remarqué le jeune homme admirer discrètement ses bras nus. Ce souvenir la fit sourire. Elle se concentra de nouveau à sa prière. Pourtant cette série de mots incompréhensibles ne parvenait pas à atteindre sa conscience et à fixer son attention. Elle réussit enfin à finir la prière de ce vendredi. Ça devenait de plus en plus difficile, peut-être parce qu’elle ne faisait que celle du midi de vendredi, mais elle était décidée de ne pas laisser tomber ce minimum de prière.
Elle plia sa carpette et la rangea avec son chapelet. Elle fit chauffer de l’eau dans la bouilloire, infusa le thé dans la théière qu’elle plaça sur la bouilloire au-dessus du feu doux.
Elle alla chercher le gâteau au chocolat et aux amendes qu’elle avait laissé refroidir sur le balcon. Le gâteau avait bien gonflé, elle sourit avec satisfaction. Elle avait pris l’habitude de finir ses activités culinaires dans la matinée, elle avait hérité ça de sa mère qui faisait pareil au village.
Elle plaça le bocal du sucre en poudre, le bol de citron contenant quatre petites tranches de citron et deux verres de thé sur le plateau en mélamine aux motifs d’orange. Elle était prête.
Elle alla à la fenêtre. Elle se mit à regarder dehors, les bras croisés sur sa poitrine. Le contact de ses bras lui rappela le soir précédent. Murat Ali était rentré un peu tard, il avait bu aussi un peu. Il était étrange. Elle sourit. Elle eut un petit frisson délicieux.
La sonnette de la porte la fit sursauter. Madame Sofia était arrivée pile à l’heure comme d’habitude. Elle venait chaque vendredi après-midi pour prendre le thé. Ayşenur aimait sa façon de l’appeler “Achenouur”, en avalant le son “y” et prolongeant le “ou”. Madame Sofia, sa voisine de 15 ans, était d’origine polonaise.
Cette « gavour » ne plaisait pas aux autres familles de l’immeuble. Sa façon d’agir avec liberté éveillait de la jalousie chez les femmes et de la colère chez les hommes. Au début, Aysenur aussi avait une attitude distante et froide envers cette femme. Mais un accident les rapprocha et elles furent de vraies amies depuis ce jour-là. Sa fille avait cinq ans, en jouant dans la maison avec les enfants voisins, elle était tombée du fauteuil sur la table basse et elle s’était ouverte le front un centimètre au-dessus de son œil. Ayant entendu les cris Madame Sofia était apparue dans l’appartement. Aussitôt elle avait pris la petite dans ses bras et l’avait amenée avec Ayşenur aux urgences en taxi tandis que tous les autres ne faisaient que crier dans la panique. Depuis ce jour-là, Ayşenur recevait Madame Sofia chez elle chaque vendredi et partageait avec elle tous ses soucis, ses chagrins, ses peurs, ses joies et même les détails de sa vie sexuelle dans son français très approximatif.
Alors qu’elle revenait de la cuisine avec la seconde tournée de thé, Madame Sofia la dévisagea :
- Dis donc, Aşenuuur, t’es bien gaie aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Il y a rien ! répondit-elle en ricanant.
- Mon œil ! Vas-y, raconte ! « Anlatsana kiz » ! rajouta-t-elle en turc.
Le sourire d’Ayşenur s’étendit sur tout son visage. Elle prit une gorgée de son thé, elle se mit à raconter la soirée de la veille. Elle lui dit que Murat Ali était rentré plus tard que d’habitude, légèrement éméché, que juste au moment où elle allait se mettre à faire la gueule, elle fut surprise de voir cette expression de douceur dans le regard de son mari, que celui-ci ragaillardi par l’absence des enfants déjà endormis s’était rapproché d’elle et s’était mis à caresser ses bras, à les sentir et à les embrasser. Tout en racontant les moindres détails de la veille elle sentit déborder de ses yeux, l’émotion forte qui la remplissait. C’était la première fois depuis des années que son mari lui montrait de la tendresse. Une perle de larme tomba dans son verre alors qu’elle le portait vers sa bouche. Les deux femmes éclatèrent d’un rire plein de joie.
Paris, 06/06/2009
(traduit du turc par Merve OZDEMIRKIRAN)
Elle plia sa carpette et la rangea avec son chapelet. Elle fit chauffer de l’eau dans la bouilloire, infusa le thé dans la théière qu’elle plaça sur la bouilloire au-dessus du feu doux.
Elle alla chercher le gâteau au chocolat et aux amendes qu’elle avait laissé refroidir sur le balcon. Le gâteau avait bien gonflé, elle sourit avec satisfaction. Elle avait pris l’habitude de finir ses activités culinaires dans la matinée, elle avait hérité ça de sa mère qui faisait pareil au village.
Elle plaça le bocal du sucre en poudre, le bol de citron contenant quatre petites tranches de citron et deux verres de thé sur le plateau en mélamine aux motifs d’orange. Elle était prête.
Elle alla à la fenêtre. Elle se mit à regarder dehors, les bras croisés sur sa poitrine. Le contact de ses bras lui rappela le soir précédent. Murat Ali était rentré un peu tard, il avait bu aussi un peu. Il était étrange. Elle sourit. Elle eut un petit frisson délicieux.
La sonnette de la porte la fit sursauter. Madame Sofia était arrivée pile à l’heure comme d’habitude. Elle venait chaque vendredi après-midi pour prendre le thé. Ayşenur aimait sa façon de l’appeler “Achenouur”, en avalant le son “y” et prolongeant le “ou”. Madame Sofia, sa voisine de 15 ans, était d’origine polonaise.
Cette « gavour » ne plaisait pas aux autres familles de l’immeuble. Sa façon d’agir avec liberté éveillait de la jalousie chez les femmes et de la colère chez les hommes. Au début, Aysenur aussi avait une attitude distante et froide envers cette femme. Mais un accident les rapprocha et elles furent de vraies amies depuis ce jour-là. Sa fille avait cinq ans, en jouant dans la maison avec les enfants voisins, elle était tombée du fauteuil sur la table basse et elle s’était ouverte le front un centimètre au-dessus de son œil. Ayant entendu les cris Madame Sofia était apparue dans l’appartement. Aussitôt elle avait pris la petite dans ses bras et l’avait amenée avec Ayşenur aux urgences en taxi tandis que tous les autres ne faisaient que crier dans la panique. Depuis ce jour-là, Ayşenur recevait Madame Sofia chez elle chaque vendredi et partageait avec elle tous ses soucis, ses chagrins, ses peurs, ses joies et même les détails de sa vie sexuelle dans son français très approximatif.
Alors qu’elle revenait de la cuisine avec la seconde tournée de thé, Madame Sofia la dévisagea :
- Dis donc, Aşenuuur, t’es bien gaie aujourd’hui ? Qu’est-ce qu’il se passe ?
- Il y a rien ! répondit-elle en ricanant.
- Mon œil ! Vas-y, raconte ! « Anlatsana kiz » ! rajouta-t-elle en turc.
Le sourire d’Ayşenur s’étendit sur tout son visage. Elle prit une gorgée de son thé, elle se mit à raconter la soirée de la veille. Elle lui dit que Murat Ali était rentré plus tard que d’habitude, légèrement éméché, que juste au moment où elle allait se mettre à faire la gueule, elle fut surprise de voir cette expression de douceur dans le regard de son mari, que celui-ci ragaillardi par l’absence des enfants déjà endormis s’était rapproché d’elle et s’était mis à caresser ses bras, à les sentir et à les embrasser. Tout en racontant les moindres détails de la veille elle sentit déborder de ses yeux, l’émotion forte qui la remplissait. C’était la première fois depuis des années que son mari lui montrait de la tendresse. Une perle de larme tomba dans son verre alors qu’elle le portait vers sa bouche. Les deux femmes éclatèrent d’un rire plein de joie.
Paris, 06/06/2009
(traduit du turc par Merve OZDEMIRKIRAN)
Marie - Nouvelles au carré 2
Sait Faik(*) l’amena vers un quartier appelé Karaköy, dans son histoire. D’après la description du lieu, elle saisissait qu’il s’agissait bien du bord de la mer, pourtant elle n’arrivait à le placer sur aucune des photos d’Istanbul vues ici et là. Cependant le lieu devenait tellement vivant dans son imaginaire que ça lui procurait le sentiment qu’elle pourrait apercevoir les mouettes si elle regardait par la fenêtre. Elle ne regarda pas par la fenêtre, de peur que la réalité détruise tout ce monde construit dans son imagination. Après le dernier point de l’histoire, elle traîna encore un peu dans e monde de rêve.
Une brusque secousse fit éclater les bulles du monde imaginaire. Elle contempla un instant le paysage normand qui défilait dehors. Elle pensa au weekend. La fête d’anniversaire de son père s’était bien passée, le voir si heureux avait réveillé en elle le sentiment maternel déjà en germe dans les profondeurs de ses sens et qui se tenait prêt à s’éclore le moment venu. Cependant elle était très contente de rentrer à Paris.
Lorsque le contrôleur demanda son billet, elle montra également sa carte de réduction. Puis elle regarda sa photo sur la carte, en y voyant son nom, un souvenir doux lui vint à l’esprit, elle eut un léger frémissement et sourit.
A leur première rencontre, au moment où elle s’était présentée, Tahsin s’était interdit un court instant et s’était présenté à son tour, à la suite d’une crise de rire difficilement retenue. Et ce fut le tour de Marie de réprimer la crise de rire. La rencontre du couple « Le Bock - Berk » fut comme les retrouvailles de deux morceaux d’un ensemble. Ils en avaient souvent rigolé plus tard. Cette histoire avait fait rire elle et sa mère aussi, hier quand elles préparaient la fête de son père. Mais lorsqu’elle mentionna la pizzeria où ils étaient allés à leur deuxième rendez-vous, la question de sa mère “Est-ce qu’il prend la Margarita? C’est la seule sans porc n’est-ce pas?” avait tout d’un coup brisé l’atmosphère.
A présent que le train la conduisait vers Tahsin, un sourire incontrôlable s’installait sur ses lèvres et les histoires de Sait Faik, livre offert par son amoureux, produisaient en elle des frissons en profondeur telles des secousses avant-gardistes de leurs retrouvailles toute proche.
Paris, le 26/04/2009
* Sait Faik ABASIYANIK : Écrivain turc (Adapazarı 1906-Istanbul 1954), auteur de nouvelles réalistes (l'Homme inutile, 1948).
Une brusque secousse fit éclater les bulles du monde imaginaire. Elle contempla un instant le paysage normand qui défilait dehors. Elle pensa au weekend. La fête d’anniversaire de son père s’était bien passée, le voir si heureux avait réveillé en elle le sentiment maternel déjà en germe dans les profondeurs de ses sens et qui se tenait prêt à s’éclore le moment venu. Cependant elle était très contente de rentrer à Paris.
Lorsque le contrôleur demanda son billet, elle montra également sa carte de réduction. Puis elle regarda sa photo sur la carte, en y voyant son nom, un souvenir doux lui vint à l’esprit, elle eut un léger frémissement et sourit.
A leur première rencontre, au moment où elle s’était présentée, Tahsin s’était interdit un court instant et s’était présenté à son tour, à la suite d’une crise de rire difficilement retenue. Et ce fut le tour de Marie de réprimer la crise de rire. La rencontre du couple « Le Bock - Berk » fut comme les retrouvailles de deux morceaux d’un ensemble. Ils en avaient souvent rigolé plus tard. Cette histoire avait fait rire elle et sa mère aussi, hier quand elles préparaient la fête de son père. Mais lorsqu’elle mentionna la pizzeria où ils étaient allés à leur deuxième rendez-vous, la question de sa mère “Est-ce qu’il prend la Margarita? C’est la seule sans porc n’est-ce pas?” avait tout d’un coup brisé l’atmosphère.
A présent que le train la conduisait vers Tahsin, un sourire incontrôlable s’installait sur ses lèvres et les histoires de Sait Faik, livre offert par son amoureux, produisaient en elle des frissons en profondeur telles des secousses avant-gardistes de leurs retrouvailles toute proche.
Paris, le 26/04/2009
* Sait Faik ABASIYANIK : Écrivain turc (Adapazarı 1906-Istanbul 1954), auteur de nouvelles réalistes (l'Homme inutile, 1948).
Le glaçon dans le verre de raki - Nouvelles au carré 1
Murat Ali savourait son quatrième verre de raki lorsqu’ Özdemir Erdoğan attaqua “nous sommes à l’aube du soir dont on ne peut revenir” de sa voix croustillante et onctueuse. Il tenta accompagner la chanson. Sa voix sèche et rude fit sourire la jeune française de la table d’en face. Il éloigna son verre de ses lèvres qui s’y tendaient déjà tels les becs de petits oiseaux dans un nid et le leva vers la jeune fille. Il inclina doucement sa tête avec un sourire coquin et posa la main droite sur la poitrine. Il était venu dans ce restaurant du quartier turc avec deux amis qui étaient partis après avoir bu deux verres. Murat Ali avait voulu retarder le retour à la maison et aussi prolonger cette soirée d’ivresse. Et puis rentrer pour quoi faire? Retrouver la même femme comme tous les soirs depuis vingt trois ans ! Il avait bien eu quelques aventures pendant tout ce temps, mais ni Ayşenur, ni les autres ne savaient sourire comme cette jeune française. “Eh ben !” se dit il, “Tu aurais du me voir il y a vingt ans ma poulette !”. Cependant Murat Ali d’il y a vingt ans n’était pas franchement très différent ; il était même quasiment pareil qu’aujourd’hui mis à part quelques cheveux blancs et quelques rides en plus. Il avait le même regard dur, le même français approximatif, la même odeur de transpiration. Cela dit, cette jeune française d’une vingtaine d’années lui faisait sentir qu’il avait laissé certaines choses dans le passé et le raki qui avait déjà commencé à l’engourdir transformait ces pensées en mélodies et entraînait Murat Ali vers une nostalgie profonde qu’il était incapable de nommer.
C’était pour la première fois que Marie venait dans ce restaurant. Elle avait rencontré Tahsin, élève ingénieur, à la bibliothèque et ils avaient commencé à sortir, ils avaient ensuite décidé d’habiter ensemble. Elle avait finalement convaincu Tahsin à venir dîner dans le quartier turc. Elle avait beaucoup aimé l’atmosphère, la musique et même ce vieil homme ivre. Il accompagnait la musique de temps en temps, il parlait tout seul, il levait parfois son verre vers Marie. Elle pensa que cet homme pouvait être arabe, puisqu’il pouvait accompagner cette chanson. Elle abandonna l’idée de demander à Tahsin, la chanson pouvait être en turc et il pouvait se sentir offensé. Ça, elle n’arrivait pas à comprendre.
En fredonnant “il est trop tard” Murat Ali leva son verre encore une fois à l’attention de la fille. Elle le salua aussi avec son verre de vin en souriant. Son copain se retourna et lança un regard à Murat Ali. Son regard n’était ni doux ni dur mais juste ferme, décidé. Elle tendit sa main et caressa sa joue, lui, se retourna vers elle, elle se pencha vers lui et l’embrassa. Le jeune homme prit sa main et l’amena doucement vers ses lèvres.
Murat Ali prit encore une gorgée de son raki, en murmurant avec le chanteur “c’est le dernier épisode, ô ma vie!”. Il était de nouveau tout seul. Lorsque la jeune fille avait tendu sa main vers la joue de son amoureux, il avait remarqué son bras. La fermeté et la jeunesse de ce bras l’avaient entraîné dans un drôle de sentiment. Il était parti loin dans le passé ; à cette soirée où Aysenur avait préparé le café comme l’exigeait la coutume quand ils étaient allés chez elle avec sa famille pour demander sa main. Murat Ali avait remarqué la beauté de ses bras quand elle servait du café. Soudain, il revécut les dernières 23 années en accéléré; il revit comment les bras de sa femme avaient flétri progressivement, il la revit travailler sans répit pour rendre à lui et à leur trois enfants la vie agréable. Un sentiment doux et chaleureux qu’il ne connaissait pas vint s’installer dans son cœur. Il fut pris de l’envie irrésistible de retrouver Aysenur. Au dernier refrain de “il est trop tard”, il se leva sans finir son verre, il paya l’addition, se dirigea vers la porte. Un des glaçons dans le verre de raki se fendit par un craquement léger.
C’était pour la première fois que Marie venait dans ce restaurant. Elle avait rencontré Tahsin, élève ingénieur, à la bibliothèque et ils avaient commencé à sortir, ils avaient ensuite décidé d’habiter ensemble. Elle avait finalement convaincu Tahsin à venir dîner dans le quartier turc. Elle avait beaucoup aimé l’atmosphère, la musique et même ce vieil homme ivre. Il accompagnait la musique de temps en temps, il parlait tout seul, il levait parfois son verre vers Marie. Elle pensa que cet homme pouvait être arabe, puisqu’il pouvait accompagner cette chanson. Elle abandonna l’idée de demander à Tahsin, la chanson pouvait être en turc et il pouvait se sentir offensé. Ça, elle n’arrivait pas à comprendre.
En fredonnant “il est trop tard” Murat Ali leva son verre encore une fois à l’attention de la fille. Elle le salua aussi avec son verre de vin en souriant. Son copain se retourna et lança un regard à Murat Ali. Son regard n’était ni doux ni dur mais juste ferme, décidé. Elle tendit sa main et caressa sa joue, lui, se retourna vers elle, elle se pencha vers lui et l’embrassa. Le jeune homme prit sa main et l’amena doucement vers ses lèvres.
Murat Ali prit encore une gorgée de son raki, en murmurant avec le chanteur “c’est le dernier épisode, ô ma vie!”. Il était de nouveau tout seul. Lorsque la jeune fille avait tendu sa main vers la joue de son amoureux, il avait remarqué son bras. La fermeté et la jeunesse de ce bras l’avaient entraîné dans un drôle de sentiment. Il était parti loin dans le passé ; à cette soirée où Aysenur avait préparé le café comme l’exigeait la coutume quand ils étaient allés chez elle avec sa famille pour demander sa main. Murat Ali avait remarqué la beauté de ses bras quand elle servait du café. Soudain, il revécut les dernières 23 années en accéléré; il revit comment les bras de sa femme avaient flétri progressivement, il la revit travailler sans répit pour rendre à lui et à leur trois enfants la vie agréable. Un sentiment doux et chaleureux qu’il ne connaissait pas vint s’installer dans son cœur. Il fut pris de l’envie irrésistible de retrouver Aysenur. Au dernier refrain de “il est trop tard”, il se leva sans finir son verre, il paya l’addition, se dirigea vers la porte. Un des glaçons dans le verre de raki se fendit par un craquement léger.
dimanche 8 février 2009
La Brue
En m’installant sur le 2A, à gauche de l’appareil, sûr de voyager seul sur la rangée de deux, j’avais jeté mon sac et ma veste sur le 2B. Lorsque je me suis baissé sur mon sac pour sortir mon livre, j’ai senti sa présence au dessus de moi. Elle était là, craintive, l’index de sa main droite hésitant à pointer le 2B et se tortillant dans un mouvement perpétuel saccadé, tandis que sa main gauche me tendait le coupon de son billet tout en marmonnant des mots inintelligibles.
Je possède une cruauté que j’ai du mal à m’avouer, vis-à-vis de comportements régis par la peur primitive. J’ai du jeter un de mes regards aigus, tout en rangeant mon sac avec des mouvements énervés, elle s'est mise à jeter des regards furtifs autour d’elle avec l’espoir de trouver une autre place où elle ne me dérangerait pas. Résignée, elle s’est installée sur son siège libéré.
Me voyant attacher la ceinture de sécurité, elle a voulu faire de même, et n’arrivant à trouver la boucle gauche de celle-ci, elle s’est mise à regarder autour de sa taille avec agitation, tout en m’observant du coin de l’oeil afin de comprendre comment j’y étais arrivé. J’ai dit « En dessous ! », elle s’est penchée sous son siège. J’ai corrigé « T’es assise dessus ! ». Elle a soulevé sa hanche et retiré la boucle gauche de sa ceinture. Elle s’est mise à chercher comment faire, lorsque la chef de cabine expérimentée, l’attacha par un « click » net, en passant, donna une tape amicale sur son épaule avec un sourire et reprit sa marche rapide vers la queue de l’appareil.
Comme elle semblait avoir oubliée ma présence pendant qu’elle s’affairait sur sa ceinture, j’ai pu l’observer du coin de l’œil. Elle semblait très jeune. Son masque de provinciale, seul visible au premier coup d’oeil rapide et superficiel, s’est mis à fondre comme une bougie sous mon regard retrouvant sa chaleur, et les lignes personnelles de son visage se son révélées. Elle était assez jolie, ses sourcils épais n’avaient pas perdus leur naturel, ses yeux marrons foncés jetaient des regards craintifs mais dépourvus de malices et remplis d’une curiosité naissante. Une légère bosse qui dessinait un arc sur son nez procurait un sentiment de familiarité et d’affection.
L’avion a démarré. Lorsque nous avons été pressés par l’accélération contre le dossier des sièges, ses mains se sont soulevées à la recherche d’un support. Sa peur était tellement dense que je me suis senti obligé de la rassurer en attrapant sa main. Avec un élan instinctif elle a agrippé de ses deux mains la mienne. « N’aie crainte ! » lui ai-je dit, « tout va bien ! ». Elle m’a regardé horrifiée et larmoyante, son regard me priait de ne pas la lâcher. Elle s’est calmée petit à petit, elle m’a relâché, elle s’est ressaisie. « J’ai été surprise ! Excuse-moi, grand frère ! » a-t-elle dit. Elle s’exprimait dans un accent d’Anatolie centrale. J’ai répondu « Ce n’est pas grave. » Je n’ai pas été surpris d’apprendre que c’était la première fois qu’elle prenait l’avion.
Elle venait de se marier et elle allait rejoindre son mari parisien. J’étais sur que qon âge avait été augmenté par décision de justice. Elle devait avoir 16 ans. Ils l’ont mariée au grand frère du maire de son village. D’après mes calculs, il devait avoir au moins 45 ans. La famille de la jeune a touché une jolie somme d’argent comme dot.
Durant le reste du voyage j’ai lu mon livre ou j’ai fait semblant de dormir pour éviter de parler davantage. Ce que j’aurais pu dire ne servirais à rien d’autre que de la troubler et la placer sous un poids psychologique qu’elle ne pourrait pas supporter.
Lorsque je l’ai vue la dernière fois en sortant de l’aéroport elle était entourée de sa nouvelle famille. Les années n’ont pas pu effacer de ma mémoire le regard qu’elle m’a jeté quand je passais à côté d’elle ; un regard d’animal sauvage qui a compris qu’il ne pourra plus se libérer du piège dans lequel il était tombé.
Je possède une cruauté que j’ai du mal à m’avouer, vis-à-vis de comportements régis par la peur primitive. J’ai du jeter un de mes regards aigus, tout en rangeant mon sac avec des mouvements énervés, elle s'est mise à jeter des regards furtifs autour d’elle avec l’espoir de trouver une autre place où elle ne me dérangerait pas. Résignée, elle s’est installée sur son siège libéré.
Me voyant attacher la ceinture de sécurité, elle a voulu faire de même, et n’arrivant à trouver la boucle gauche de celle-ci, elle s’est mise à regarder autour de sa taille avec agitation, tout en m’observant du coin de l’oeil afin de comprendre comment j’y étais arrivé. J’ai dit « En dessous ! », elle s’est penchée sous son siège. J’ai corrigé « T’es assise dessus ! ». Elle a soulevé sa hanche et retiré la boucle gauche de sa ceinture. Elle s’est mise à chercher comment faire, lorsque la chef de cabine expérimentée, l’attacha par un « click » net, en passant, donna une tape amicale sur son épaule avec un sourire et reprit sa marche rapide vers la queue de l’appareil.
Comme elle semblait avoir oubliée ma présence pendant qu’elle s’affairait sur sa ceinture, j’ai pu l’observer du coin de l’œil. Elle semblait très jeune. Son masque de provinciale, seul visible au premier coup d’oeil rapide et superficiel, s’est mis à fondre comme une bougie sous mon regard retrouvant sa chaleur, et les lignes personnelles de son visage se son révélées. Elle était assez jolie, ses sourcils épais n’avaient pas perdus leur naturel, ses yeux marrons foncés jetaient des regards craintifs mais dépourvus de malices et remplis d’une curiosité naissante. Une légère bosse qui dessinait un arc sur son nez procurait un sentiment de familiarité et d’affection.
L’avion a démarré. Lorsque nous avons été pressés par l’accélération contre le dossier des sièges, ses mains se sont soulevées à la recherche d’un support. Sa peur était tellement dense que je me suis senti obligé de la rassurer en attrapant sa main. Avec un élan instinctif elle a agrippé de ses deux mains la mienne. « N’aie crainte ! » lui ai-je dit, « tout va bien ! ». Elle m’a regardé horrifiée et larmoyante, son regard me priait de ne pas la lâcher. Elle s’est calmée petit à petit, elle m’a relâché, elle s’est ressaisie. « J’ai été surprise ! Excuse-moi, grand frère ! » a-t-elle dit. Elle s’exprimait dans un accent d’Anatolie centrale. J’ai répondu « Ce n’est pas grave. » Je n’ai pas été surpris d’apprendre que c’était la première fois qu’elle prenait l’avion.
Elle venait de se marier et elle allait rejoindre son mari parisien. J’étais sur que qon âge avait été augmenté par décision de justice. Elle devait avoir 16 ans. Ils l’ont mariée au grand frère du maire de son village. D’après mes calculs, il devait avoir au moins 45 ans. La famille de la jeune a touché une jolie somme d’argent comme dot.
Durant le reste du voyage j’ai lu mon livre ou j’ai fait semblant de dormir pour éviter de parler davantage. Ce que j’aurais pu dire ne servirais à rien d’autre que de la troubler et la placer sous un poids psychologique qu’elle ne pourrait pas supporter.
Lorsque je l’ai vue la dernière fois en sortant de l’aéroport elle était entourée de sa nouvelle famille. Les années n’ont pas pu effacer de ma mémoire le regard qu’elle m’a jeté quand je passais à côté d’elle ; un regard d’animal sauvage qui a compris qu’il ne pourra plus se libérer du piège dans lequel il était tombé.
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